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Chapitre Trois - 14  posté le mardi 21 avril 2009 00:53

 

Ce midi-là, je décidai de lâcher un peu mes excellentes amies, de m’armer d’une bonne dizaine de feuilles blanches, de crayons, et d’aller m’installer à la cafétéria pour laisser libre cours à l’excitation que je sentais couler dans mes veines. Bien naïve, j’avais l’impression d’être une artiste peintre sur le point de commencer son œuvre maîtresse, celle qui ferait de sa carrière quelque chose d’international et d’extraordinaire. C’est le sourire aux lèvres et les yeux brillants que je m’assis à une table, où je restai figée, complètement immobile, pendant cinq minutes.

 

Puis le sourire se rétrécit peu à peu. Je n’avais même pas une foutue idée quant à ce que je voulais mettre sur mon papier. Un cheval ? C’était bon pour les enfants de sept ans. Une maison ? Voilà qui me rabaissait à l’âge de la maternelle. Un visage ? Non, quand même, je ne croyais pas être bonne à ce point-là. Un loup ? Je ris malicieusement.

 

Je fis quelques traits imprécis, pâles, que j’entourai de cercles de différentes grosseurs, près desquels je dessinai des étoiles. Je mis mon coude gauche sur la table et appuyai ma tête contre ma paume en esquissant d’autres lignes floues sur la feuille, qui se remplissait lentement de formes mystérieuses. J’écrivis distraitement une ou deux phrases d’une chanson qui me trottait dans la tête, sans prêter attention ni à ce qui se passait près de moi, ni à ce que je faisais.

 

Cette première feuille finit par être totalement remplie, à ma grande surprise, car j’avais fini par tomber dans la lune. J’observai le résultat. Pas mal. Cela paraissait… original. Pas du grand art, plutôt du n’importe quoi, mais ce n’importe quoi sortait de ma tête et je trouvai cela très bien. D’un certain côté, je trouvai même cette première «œuvre d’art» belle. Je signai mes initiales, inscrivis la date, pris une deuxième feuille et recommençai le même tralala.

 

L’inspiration ne me manqua même pas. Je dessinai des petits bonshommes un peu ridicules, surtout rigolos, ajoutai de la couleur – du rouge en particulier, cela me plaisait bien aujourd’hui et tentai même d’ébaucher un certain visage, que j’effaçai rapidement tellement je n’arrivais pas à lui rendre justice.

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Chapitre Trois - 15  posté le mardi 21 avril 2009 00:55

 

Je m’aperçus que j’avais finalement été tellement penchée et concentrée sur ma feuille que j’en avais mal au dos. Je m’étirai en envoyant mes mains derrière moi et frappai quelque chose ou plutôt quelqu’un, en l’occurrence. En me retournant pour m’excuser, j’eus un hoquet de surprise. C’était Mikhaël.

 

-Désolée, je n’avais pas remarqué que tu étais là, lui dis-je en remarquant avec fierté que malgré le fait qu’il réussisse à faire battre mon cœur à toute vitesse, ma voix ne m’avait pas trahie.

 

-Ah, ça, j’ai bien remarqué ! plaisanta-t-il en se massant le bras, feignant d’avoir mal alors que j’étais certaine d’avoir donné un coup dans son ventre. Cela doit faire cinq longues minutes que je te regarde dessiner et tu n’as jamais senti ma présence.

 

Cinq minutes ? Je me dis qu’il exagérait, sans l’ombre d’un doute.

 

-J’ignorais que tu étais bonne en dessin.

 

-Je l’ignorais aussi, tu es le premier à l’apprendre.

 

-Tu ne trouves pas que tu es douée ? demanda-t-il en arquant un sourcil.

 

Je crus un instant qu’il se foutait pas mal de ma réponse, qu’il devait avoir bien mieux à faire que de m’écouter raconter ma vie, aussi répondis-je le plus brièvement possible.

 

-Franchement, pas vraiment. (Ce n’était pas tout à fait un mensonge, car ce que j’avais dessiné là, en y repensant bien, n’avait rien d’extraordinaire.)

 

-Pourtant, j’ai trouvé que le visage que tu dessinais il y a quelques secondes à peine était très… réussi, dit-il en s’asseyant à côté de moi.

 

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Chapitre Trois - 16  posté le mardi 21 avril 2009 00:56

 

Mes yeux s’ouvrirent tout grand. Le visage dont il parlait, c’était le sien. Était-il seulement au courant ou n’avait-il réellement pas remarqué la ressemblance que j’avais tenté, sans grand succès d’ailleurs, d’appliquer sur ma feuille. L’expression de son visage ne m’apprit rien ; ses traits n’exprimaient rien du tout. J’essayai de répondre quelque chose d’aussi mystérieux que ce qu’il venait de dire, mais il semblait avoir un don pour cela, alors que je ne réussissais qu’à passer pour une idiote.

 

-Le visage que j’imaginais dans ma tête était joli, très joli même, mais je n’ai pas réussi à lui rendre honneur. C’est pour cela que je l’ai effacé.

 

Cette fois-ci, je fus presque certaine d’avoir aperçu, l’espace d’un centième de seconde, une étincelle illuminer ses yeux et l’ombre d’un sourire se dessiner sur sa bouche.

 

-Crois-moi, tu ne t’en sortais pas si mal. Je ne te féliciterais pas, dans le cas contraire.

 

Ces paroles me firent chaud au cœur, car son opinion, aussi sot que cela puisse paraître, avant de l’importance à mes yeux. Mais d’après moi, il en rajoutait un peu pour que je me sente bien.

 

-C’est très gentil.

 

-Aurais-tu dessiné comme cela si tu avais su que je t’observais ?

 

Je considérai sa question quelques secondes.

 

-Non, je ne crois pas.

 

-Pourquoi donc ?

 

-Ça m’aurait mise mal à l’aise de savoir que tu me regardais.

 

-Moi seulement ? Ou ça marche pour n’importe qui d’autre ?

 

-Ça marche pour… n’importe qui d’autre, mentis-je effrontément.

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Chapitre Trois - 17  posté le mardi 21 avril 2009 00:57

Il eut un petit sourire en coin et je sus qu’il avait deviné mon mensonge. Ne sachant que dire, je regardai ma montre et retournai à mon dessin.

 

-Je t’ennuie à ce point ? me demanda-t-il, toute trace de sourire disparu.

 

-Ce serait plutôt moi qui t’ennuie. Je n’ai rien de bien amusant à dire.

 

-Inutile d’être amusante. Il suffit que tu sois toi-même.

 

Décidément, il avait un don inné pour dire des choses étranges et mystérieuses. Comment étais-je censée être totalement moi-même, en sa compagnie ? Il faisait battre mon cœur à un rythme fou et m’empêchait de réfléchir normalement.

 

-Je ne suis pas certaine de comprendre ce que tu veux dire, lançai-je en le regardant de biais.

 

Il se passa la langue sur les lèvres avant de dire, d’un ton hésitant :

 

-Il ne faut pas… que tu te sentes mal à l’aise en ma présence.

 

On aurait dit qu’il attendait que je lui révèle quelque chose d’important. Avais-je une information spéciale que j’aurais dû lui transmettre ? Absolument pas, personne à part lui et moi ne savait que nous nous étions déjà adressé la parole.

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Chapitre Trois - 18  posté le mardi 21 avril 2009 00:58

Je le regardai avec un air interrogatif sur le visage, mais il n’ajouta rien. Au moins une minute plus tard, il parla de nouveau.

 

-Au fait, je m’appelle Mikhaël. Je ne crois pas te l’avoir dit.

 

-Non, mais j’étais déjà au courant.

 

Il ne me demanda pas pourquoi, mais je rajoutai quand même :

 

-En réalité, je crois que toute l’école le sait. Tu ne dois pas avoir besoin de te présenter souvent.

 

Il m’offrit à nouveau son sourire en coin mes yeux s’en régalèrent, comme à chaque fois.

 

-Et toi, tu es Alexis Sutton, tu as seize ans et tu es la sœur de Corinne Sutton.

 

Ah, c’était donc cela. Ma sœur, comme toujours. Je baissai les yeux en même temps qu’une grande déception envahissait mon cœur. Voilà pourquoi il venait me parler si souvent ; il était l’un des nombreux admirateurs de ma sœur. Trop chagrinée pour dire quoi que ce soit, je ne confirmai pas ce qu’il avait dit, me contentant de reprendre mon crayon et de tracer quelques traits sans vie sur une nouvelle feuille blanche.

 

À côté de moi, j’entendis Mikhaël gémir faiblement. Je ne tournai même pas la tête vers lui. Au bout d’une trentaine de secondes, je l’entendis chuchoter doucement :

 

-Qu’est-ce qu’il y a ?

 

Sa voix semblait si triste que je ne m’attardai pas sur ce qu’il avait dit, mais sur l’émotion qui s’en dégageait. C’est moi qui avait des raisons d’être triste, pas lui. Mais il n’était pas question que je joue le rôle de l’adolescente naïve qui vient de se s’apercevoir que tous ses espoirs n’aboutiraient jamais.

 

-Il faut que j’y aille, répondis-je en vitesse.

 

Je ramassai mes feuilles, mes crayons et partis rapidement de la cafétéria en laissant le beau Mikhaël seul derrière moi.

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