J’allai me coucher de très bonne heure – dix-neuf heures –, cette soirée-là. Je m’aperçus à peine qu’il était si tôt, et de toute façon il faisait si noir dehors qu’il aurait pu être le milieu de la nuit. Voilà mon excuse. Avant de m’endormir, je me demandai à quoi j’allais rêver – c’était un jeu depuis mon enfance, je pensais à quelque chose d’idiot en espérant y rêver et le lendemain matin, je tentais de me rappeler si cela avait marché (Mes résultats n’étaient pas extrêmement concluants, même après toutes ces années).
Le lendemain matin, je ne me souvins plus de ce à quoi j’avais rêvé, mais je savais néanmoins que mes douze heures de sommeil ne m’avaient pas redonné d’énergie. Contrairement à tout le monde, je n’étais pas fatiguée seulement durant ma première heure d’éveil, je l’étais plutôt durant toute la journée. Au moins, cette «sensation» ne laissait pas de cernes sous mes yeux. Elle ajoutait par contre à ma mauvaise humeur qui, je le savais, ne ferait qu’augmenter encore au fil des heures, comme toujours, car tout, absolument tout dans la vie, était susceptible de me faire enrager. Je n’attendais qu’une seule chose pour que la bonne humeur me revienne…
Février arrivait à grands pas, emmenant avec elle de nouvelles tempêtes de neige. La région avait battu un record de chute de neige, cet hiver, et au stade de l’année où nous en étions, je ne doutais pas que le chiffre monterait encore de quelques dizaines avant que le beau temps n’arrive. Mais le Québec étant ce qu’il était, les hivers étaient rudes et les étés, froids.
Dans l’autobus scolaire qui me conduisait à l’école, la personne assise sur le siège devant moi se retourna et me demanda :
-Alexis, tu as faim ?
-Euh… Non, pourquoi ? lui demandai-je sans comprendre – à la fois pourquoi il me posait cette question et aussi pourquoi il connaissait mon nom.
Le garçon fit un signe de tête vers la fenêtre. Je devais être aveugle, car je n’avais pas remarqué le gros camion qui s’était renversé, envoyant rouler sur l’asphalte une bonne partie de sa cargaison – des bonbons. Voilà qui était assez cocasse et appétissant.
Cet accident –mineur, appris-je plus tard à la télévison, car il le conducteur lui-même n’avait même pas été blessé – ne ralentit pas l’autobus, et nous arrivâmes à la même heure qu’à l’habitude à l’école. La journée, à part ce qui s’était produit quelques minutes plus tôt sur le chemin, semblait vouloir être aussi banale et ennuyeuse que toutes les autres, à mon avis, mais j’ignorais alors que je me trompais.